Rappeur, ouvrier, prisonnier, condamné à mort puis libéré, puis arrêté à nouveau et de nouveau libre. Toomaj Salehi n'est pas seulement un artiste iranien : il est devenu le symbole vivant d'une jeunesse qui refuse de courber la tête face à la République islamique.
Un rappeur né dans les marges
Toomaj Salehi n'est pas issu des beaux quartiers de Téhéran. Enfant d'Ispahan, il a grandi entre les classes ouvrières et moyennes d'Iran, travaillant dès l'adolescence dans l'atelier de son père comme métallurgiste. C'est peut-être cette origine populaire qui forge la sincérité brute de ses textes, une colère sociale qui sonne vrai parce qu'elle est vécue.
Dans ses chansons en farsi, il dépeint une société asphyxiée : la pauvreté, la corruption endémique, l'apartheid de genre, les prisonniers politiques, les ouvriers exploités. Il n'est pas un rappeur qui chante la révolution depuis un studio confortable, il est lui-même pris dans les rouages de la répression qu'il dénonce.
Une discographie comme manifeste
Chacun de ses titres est un acte de désobéissance. Parmi les œuvres les plus marquantes : Nadidi (T'as rien vu, 2020), Soorakh Moosh (Trou de souris, 2021), Normal (2021), Faal (Engagé, 2022), Meydoone Jang (Champ de bataille, 2022) ou encore Bebakhshid (Excusez-moi, 2022). Ses clips cumulent des dizaines de millions de vues. Pour la jeunesse iranienne connectée au monde mais écrasée par le régime, sa voix est un miroir et un cri. Un de ses clips avec des sous-titres anglais
Mahsa Amini et le tournant de 2022
En septembre 2022, la mort en détention de Mahsa Jina Amini, arrêtée par la police des mœurs pour port de voile « incorrect », embrase l'Iran. Le mouvement Jin, Jiyan, Azadi — Femme, Vie, Liberté — secoue le pays comme jamais depuis 1979. L'histoire de Femme Vie Liberté sur Wiki
Toomaj Salehi choisit son camp sans hésiter. Sur Instagram et X, il appelle la population à descendre dans la rue pour protéger les manifestants face aux forces de sécurité. Sa popularité fait de lui une cible prioritaire. Le 30 octobre 2022, il est arrêté dans le village de Gerd Bisheh, en province de Chaharmahal.
« Ce que je crains, c'est de voir des femmes vendre leur corps par besoin et de fermer ma gueule. J'ai peur de voir des gens se pencher dans la poubelle jusqu'à la taille et de me taire. »
Un calvaire judiciaire sans fin
Arrêté en octobre 2022, Toomaj subit des tortures documentées par Amnesty International : jambe brisée, côtes et doigts écrasés, chocs électriques, menaces de mort, altération de la vision d'un œil. Il est condamné en 2023 à six ans et trois mois de prison pour « corruption sur Terre » et « guerre contre Dieu ».
En novembre 2023, la Cour suprême annule la peine et le libère sous caution. Douze jours plus tard, après avoir publié une vidéo dénonçant ses tortures, il est immédiatement réarrêté. Le 24 avril 2024, le Tribunal révolutionnaire d'Ispahan le condamne à mort. Le tollé international est immédiat. En juin 2024, la Cour suprême annule à nouveau la condamnation. Il aura cumulé 753 jours de détention depuis 2021.
Le 2 décembre 2024, Toomaj Salehi est enfin libéré après avoir purgé sa peine. Mais en juin 2025, dans le contexte de la guerre Iran-Israël et d'une vague de répression massive, il est de nouveau arrêté sur l'île de Kish, pour avoir critiqué l'impuissance du régime face aux bombardements israéliens. Début 2026, il est blessé par balles lors d'une manifestation.
Une icône au-delà des frontières
La répression n'a fait qu'amplifier sa notoriété mondiale. En 2023, alors qu'il est toujours emprisonné, Index on Censorship lui décerne le Prix de la liberté d'expression artistique. Des manifestations en soutien ont lieu dans plusieurs villes européennes. Des personnalités du cinéma et de la diaspora iranienne : les acteurs Nazanin Boniadi et Arian Moayed, le comédien Maz Jobranipar exemple se mobilisent publiquement pour lui.
En 2026, la dessinatrice d'origine iranienne Bahareh Akrami lui consacre une bande dessinée, Une voix pour la liberté, publiée aux éditions Delcourt en collaboration avec Amnesty International — un album dont la fin a dû être réécrite plusieurs fois tant l'actualité ne cessait de rattraper le récit. La bédé chez Delcourt
Le rap comme arme politique
Pour le régime iranien, la musique de Toomaj n'est pas de l'art, c'est une menace. Ses textes constituent, selon ses accusateurs officiels, une incitation directe à la sédition. Ses partisans y voient un outil politique qui dénonce le totalitarisme et la corruption, et appelle un peuple à se lever.
Dans un pays où la musique populaire est strictement contrôlée depuis 1979, où les rappeurs risquent la prison pour leurs paroles, Toomaj incarne une génération qui ne renonce pas. Son sort illustre celui d'une jeunesse iranienne prise en étau entre des bombes venues du ciel et une répression venue de l'intérieur. Sa voix, elle, continue de circuler sur les réseaux, dans les manifestations, dans les têtes de ceux qui refusent d'oublier.

Commentaires