Chaque été, la même chose. Le bateau arrive chargé, les ruelles se remplissent, les terrasses affichent complet. Et quelque part dans le bourg, un commerçant soupire. Un saisonnier cherche où dormir. Une famille islaise se demande si elle pourra encore se loger l'hiver prochain. Ce n'est pas une plainte. C'est une réalité que connaissent bien tous ceux qui vivent à l'année sur les îles du Ponant. Le tourisme les fait vivre. Et peu à peu, il les chasse.
Des chiffres qui parlent d'eux-mêmes
L'Île d'Yeu passe de moins de 5 000 habitants à l'année à près de 30 000 l'été. À Groix, les 2 300 insulaires permanents côtoient 22 000 estivants chaque saison. Belle-Île-en-Mer monte à 40 000 personnes l'été pour 5 500 habitants à l'année. Et l'Île d'Arz, ses 242 habitants sur 3 km², se retrouve submergée sur son propre sol. Ce n'est pas nouveau. Mais ce qui change, c'est que la pression ne redescend plus à marée basse.
Le logement : là où ça fait vraiment mal
Le problème le plus concret, celui que ressentent au quotidien les habitants permanents, c'est le logement. En dix ans, l'Île d'Yeu a perdu 30 % de ses logements locatifs à l'année au profit des plateformes de location touristique. Le nombre de meublés de tourisme a été multiplié par trois ou quatre. Résultat : ceux qui ont besoin de vivre et de travailler sur l'île n'arrivent plus à trouver de location longue durée.
C'est le même constat partout. À l'Île d'Arz, seulement 25 % des logements sont des résidences principales. À Groix, les résidences secondaires représentent déjà 49 % du parc. À Belle-Île, en juillet et août, neuf demandes immobilières sur dix concernent des résidences secondaires.
Faire de l'argent passe avant l'intérêt collectif.
Les conséquences sont déjà visibles à Belle-Île et à l'Île d'Yeu : des restaurants qui ne peuvent pas ouvrir, des commerces contraints de fermer un à deux jours par semaine en haute saison, des artisans incapables de répondre aux demandes, faute de salariés pouvant se loger sur l'île. C'est précisément quand les touristes sont là que l'île tourne au ralenti.
La bourgeoise et les taiseux
Il y a une scène qui dit beaucoup sur le fossé entre ceux qui passent et ceux qui restent. Lors d'une interview télévisée pour son roman Juste un peu d'amour dont l'action se déroule sur l'île d'Yeu, la productrice et écrivaine Michèle Halberstadt, habituée des étés islais, s'est autorisé un portrait peu reluisant des habitants : « Les Islais, ils sont taiseux. Ils sont sur eux, les uns sur les autres. C'est bourré de ragots et de qu'en dira-t-on parce qu'ils n'ont rien d'autre à faire quant on est pas là. »
On peut sourire. Ou on peut aussi s'arrêter sur ce que cette phrase révèle, sans le vouloir, de la position de l'estivant·e : quelqu'un qui observe une communauté depuis l'extérieur et qui peut se permettre de la juger parce que lui, précisément, il repart. L'hiver dont elle parle, celui des ragots et du silence, c'est celui que les Islais vivent seuls et qu'elle ne connaît pas, quand l'île redevient ce qu'elle est vraiment : un territoire habité.
Ce n'est pas de la malveillance : c'est la certitude tranquille, profondément ancrée chez certains estivants, que l'île n'existe vraiment que lorsqu'ils sont là. Que leur présence bienveillante la sort chaque été d'une sorte de léthargie hivernale : les Islais taiseux, recroquevillés sur leurs ragots dans le brouillard, attendant patiemment que le bateau de juillet les ramène à la vie. Cette vision coloniale a au moins le mérite d'être cohérente. Si c'est nous qui faisons vivre l'île, alors nous avons bien le droit de la juger, de l'habiter, de la racheter au mètre carré et d'y écrire des romans. Les autochtones, eux, peuvent continuer à nous servir des huîtres et à réparer les volets entre deux saisons.
Le problème, c'est que cette fiction est précisément ce qui creuse la fracture. Entre ceux qui possèdent et ceux qui habitent. Entre ceux qui consomment l'île et ceux qui la font tenir debout, 365 jours par an, vent compris.
Il serait injuste (et lui faire trop d'honneur) de faire de Michèle Halberstadt la figure représentative de tous les estivants. Beaucoup de résidents secondaires entretiennent avec les Islais des relations d'amitié sincères, construites sur des années de fidélité à l'île et de respect de ses usages. Certains s'impliquent, contribuent, restent quand ils peuvent. L'île d'Yeu n'est pas un théâtre de guerre civile entre locaux et touristes.
Ce qui frappe dans les propos de l'écrivaine, ce n'est donc pas tant qu'elle soit une estivante. C'est le ton. Cette façon de parler des Islais comme on parlerait de gens simples, un peu frustes, enfermés dans leurs petites vies et leurs petits secrets alors qu'on est soi-même productrice de cinéma, parisienne, publiée chez Albin Michel ! Ce n'est pas du tourisme mal digéré.
Le mépris de classe a ceci de particulier qu'il ne se reconnaît jamais lui-même : il se prend toujours pour de la lucidité.
Des réponses timides face à une pression forte
Quelques îles commencent à agir. Belle-Île a pris les devants : depuis janvier 2025, les élus ont limité les locations saisonnières à un logement par personne maximum. À l'Île d'Yeu, la mairie suit la tendance et envisage des quotas pour encadrer les meublés de tourisme. Ce sont des signaux encourageants. Mais réguler les meublés sans repenser en profondeur le modèle — la mono-dépendance au tourisme, la pression foncière, l'absence d'hébergements accessibles aux travailleurs — ne fera que ralentir une mécanique qui reste, pour l'instant, bien huilée.
La vraie question est simple : à qui appartiennent les îles ? À ceux qui y vivent toute l'année, ou à ceux qui y passent deux semaines ?
Une île qui expulse doucement ses habitants permanents pour loger des estivants de passage n'est plus vraiment une île vivante. C'est un décor. Et un décor, même magnifique, finit toujours par sonner creux.

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