Né dans un village pauvre d'Anatolie centrale, aveugle à sept ans, vagabond toute sa vie avec son bağlama en bandoulière, Âşık Veysel est devenu l'une des voix les plus aimées de la Turquie du XXe siècle. Son histoire est celle d'une tradition millénaire : les aşıks, poètes-musiciens itinérants qui portent sur leurs cordes la mémoire, la douleur et la beauté d'un peuple.
Un enfant de la terre noire
Veysel Şatıroğlu naît le 25 octobre 1894 dans le village de Sivrialan, près de Sivas, au cœur de l'Anatolie. Sa mère, prise de contractions en rentrant des champs, le met au monde seule sur un chemin de campagne. C'est à sept ans qu'une épidémie de variole lui ravage l'œil gauche, puis qu'un accident lui prend le droit. Le voilà aveugle dans un monde paysan où ne pas voir, c'est ne pas pouvoir travailler, ne pas peser, ne pas exister.
Son père, pour le consoler, lui offre un bağlama, le luth à long manche, instrument à l'âme de l'Anatolie. Des musiciens viennent chanter à la maison. Un ami du père, Ali Ağa, lui enseigne les grandes œuvres des maîtres anciens. Veysel apprend dans l'obscurité ce que les voyants ne voient pas : comment la musique et la parole peuvent être une seule et même chose.
La tradition des aşıks : une lignée de sept siècles
Pour comprendre Veysel, il faut comprendre ce qu'est un aşık : un amoureux. Ce mot désigne depuis le Moyen Âge les poètes-musiciens itinérants d'Anatolie, qui composent et chantent en s'accompagnant du saz. Ni griot ni barde au sens occidental, l'aşık est quelque chose de plus singulier : un passeur entre le divin et le terrestre, entre le peuple et le pouvoir, entre les morts et les vivants.
La tradition remonte au moins au XIIIe siècle avec Yunus Emre, poète soufi qui chantait l'amour de Dieu en langue populaire, quand les lettrés ottomans n'écrivaient qu'en persan ou en arabe. Au XVIe siècle, Pir Sultan Abdal reprend le flambeau avec une dimension ouvertement politique : hétérodoxe, alévie, il soutient la résistance contre l'empire ottoman et sera pendu pour son insubordination. Depuis, il est devenu le symbole de la résistance des opprimés et son nom résonne encore dans les manifestations turques d'aujourd'hui.
Ce que le bağlama porte, c'est donc autant de la musique que de la mémoire collective. On l'appelle parfois telli Kuran « le Coran à cordes » tant l'instrument est considéré comme sacré dans la tradition alévie. La parole de l'aşık et les cordes du saz ne font qu'un : l'une ne va pas sans l'autre.
« J'en ai tant embrassé, de prétendus amis. Ma seule amie fidèle, à moi, c'est la terre noire. »
La rencontre qui change tout
Jusqu'en 1933, Veysel ne chante que pour son village, par timidité. C'est le poète et intellectuel Ahmet Kutsi Tecer qui va bouleverser son destin. Lors d'un festival d'aşıks à Sivas, Tecer l'entend et comprend immédiatement l'importance de ce qu'il a devant lui. Il le fait connaître à travers tout le pays et lui obtient un poste d'enseignant du saz dans les « instituts de village », ces écoles républicaines créées pour éduquer le monde rural anatolien.
Veysel, qui n'avait presque jamais quitté son village, se retrouve à voyager dans toute la Turquie. En 1952, son jubilé est organisé à Istanbul. En 1965, la Grande Assemblée nationale turque lui alloue un salaire mensuel en remerciement de « sa contribution à la langue nationale et à la solidarité du peuple ». Le paysan aveugle de Sivrialan est devenu une figure nationale.
Un répertoire entre ciel et terre
L'œuvre de Veysel est immense et paradoxale. Il chante la terre avec une fidélité obsessionnelle Kara Toprak (La Terre Noire) est son chef-d'œuvre absolu, une méditation sur la vie, la mort et l'appartenance à la terre qui nous a nourris et nous mangera. Mais il chante aussi la route, le voyage intérieur, la solitude du chemin : Uzun İnce Bir Yoldayım — « Je suis sur une route longue et étroite, je marche jour et nuit. »
Il est alévie mais ne le revendique jamais ostensiblement dans ses textes, sa poésie est universelle, ouverte. Il n'est pas un aşık comme les autres : il ne participe pas aux atişma, les joutes verbales entre troubadours. Son style de chant est unique, une voix grave, une diction lente, un saz sobre qui laisse la place au mot. Ce dépouillement est sa marque.
Ses chansons ont été reprises par des générations d'artistes turcs, de Cem Karaca, icône du rock anatolien, au pianiste Fazıl Say, jusqu'à Tarkan ou à l'ensemble jazz franco-turc de Julie Özçelik. En France, le guitariste Titi Robin lui a rendu hommage dans son album Ciel de Cuivre. Découvrir Asik Veysel (et mettre sous titre en français sur youtube)
Les héritiers : une tradition vivante
La tradition des aşıks ne s'arrête pas à Veysel. Elle irrigue la musique turque et kurde de manière continue, souvent souterraine. Dans les années 1960–1970, le mouvement du rock anatolien s'en empare : des artistes comme Cem Karaca, Zülfü Livaneli ou Selda Bağcan électrifient le saz et les thèmes des troubadours pour en faire un outil de contestation politique, dans le contexte des coups d'État militaires et de la répression des gauches.
Plus près de nous, des groupes comme Baba Zula, fondé en 1996 à Istanbul, prolongent cette tradition en la mariant à la psychédélie, à l'électronique et à l'improvisation. Le saz y côtoie la darbuka et les effets de pédale, les makams anatoliens se glissent dans des textures krautrock. C'est une autre façon d'être aşık : garder vivant le lien entre l'instrument, la rue et les marges. Baba Zula en concert sur YouTube
«Le saz, ou bağlama, ou kopuz, c'est selon moi l'instrument fondamental de la culture turque. Si on te demandait de choisir un seul instrument pour raconter cette culture, ce serait celui-là. Son histoire remonte aux chamans d'Asie centrale et arrive jusqu'aux électrosaz modifiés que je joue aujourd'hui. Et moi, je pense que Baba Zula est les aşıks du XXIe siècle. On dit ce qu'on a à dire, sans porter le titre d'aşık, sans la franchise directe d'un Mahzuni, mais on le dit quand même, avec les mêmes choses en jeu, juste différemment.» Osman Murat Ertel de Baba Zula
Le saz, instrument de tous les combats
Ce qui frappe dans la tradition des aşıks, c'est l'obstination de la musique à survivre aux pouvoirs. Pir Sultan Abdal a été pendu au XVIe siècle, ses chansons circulent encore. Selda Bağcan a été emprisonnée sous la junte militaire turque des années 1980, ses disques ont continué à passer sous le manteau. Zülfü Livaneli a vécu en exil, il chantait la Méditerranée depuis Stockholm.
Le bağlama qu'on appelle aussi saz, « l'instrument » tout court, comme si les autres n'existaient pas est un outil de résistance précisément parce qu'il est simple, portable, accessible. On peut le fabriquer soi-même, l'apprendre sans partition, le passer de main en main. Dans les villages anatoliens comme dans les quartiers populaires d'Istanbul ou de Diyarbakır, il est la voix de ceux qui n'ont pas accès aux grands orchestres ni aux studios coûteux.
Aujourd'hui, des luthiers comme ceux de Sivas perpétuent un savoir-faire multiséculaire. Des musiciens de toutes origines, turcs, kurdes, alévis, sunnites, mais aussi des Américains, des Français, des Japonais se mettent au saz et apprennent les makams, ces modes mélodiques qui structurent la musique depuis des siècles. La tradition des aşıks est devenue un patrimoine immatériel mondial reconnu par l'UNESCO, mais elle reste d'abord vivante parce qu'elle continue à répondre à un besoin : celui de chanter ce qu'on n'a pas le droit de dire autrement.
Veysel, mort un jour de printemps
Âşık Veysel meurt le 21 mars 1973 d'un cancer du poumon, dans son village de Sivrialan où il était né. Ce jour-là, c'est Nevruz, le Nouvel An perse et kurde, fête du printemps, fête de la résistance pour les peuples opprimés d'Anatolie. La coïncidence ressemble à une légende, mais c'est la vérité des dates. Sa maison est aujourd'hui un musée.
Il laisse derrière lui une œuvre qui continue de circuler bien au-delà des frontières turques, une façon de tenir un instrument et une façon de tenir debout qui sont indissociables. Comme il le disait lui-même avec cette simplicité qui est la marque des grands : « À neuf ans, dix ans, j'ai commencé le saz. Voilà, je continue… »

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