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Presse participative · Critique littéraire

Benjamin Dierstein

Sombre France
1978 – 1984

Trois romans, 2 500 pages, et une ambition qui redéfinit le polar français.

M.G Janvier 2026
Benjamin Dierstein — Sombre France
Flammarion, 2025 – 2026 · Bleus, Blancs, Rouges · L'Étendard sanglant est levé · 14 Juillet

Il y a des œuvres qui arrivent et qui changent un genre. La trilogie Sombre France de Benjamin Dierstein est de celles-là — trois romans publiés chez Flammarion entre février 2025 et janvier 2026, pour quelque 2 500 pages et une ambition qui n'a pas grand-chose à envier aux grandes fresques américaines, Ellroy en tête.

Un roman historique loin d'être sage

La première chose qui frappe à l'ouverture de Bleus, Blancs, Rouges, c'est le refus de toute condescendance pédagogique. Dierstein ne fait pas de leçon d'histoire. Il plonge. Le roman débute dans le chaos de mai 68 avant de se concentrer sur le tumulte des années Giscard, sans transition douce ni mise en contexte rassurante. Aux côtés de personnages fictifs, on croise Giscard d'Estaing, Mesrine ou Bokassa — non pas comme des silhouettes commémoratives, mais comme des acteurs d'un monde où personne n'a vraiment les mains propres.

Le plus américain des romans français

Dierstein revendique la filiation Ellroy et Don Winslow, mais il a trouvé son propre ton : plus ironique, plus ancré dans la culture française, traversé d'un humour acide qui allège la noirceur sans la nier. Chaque chapitre monte en puissance comme une séquence de film — dialogues claquants, ruptures de ton, extraits de rapports et d'écoutes téléphoniques.

Cette hétérogénéité des formes dit quelque chose sur la nature même du pouvoir, qui se construit précisément dans l'écart entre ce qui se dit officiellement et ce qui se fait dans l'ombre. Des personnages bourrés de défauts, donc humains — dès que des gens souffrent, il s'attache, et il espère que le lecteur fera pareil. C'est un pari risqué, et c'est précisément pour ça que ça fonctionne. Aucun des quatre protagonistes n'est héroïque, aucun n'est simplement coupable. Ils sont pris dans quelque chose de plus grand qu'eux, et le troisième tome les malmène comme une allégorie moderne du mythe d'Icare.

« Rien de ce qui suit ne s'est passé de cette façon.
Tout aurait pu se passer de cette façon. »

Le polar comme outil critique

Ce que Dierstein fait avec le roman noir, c'est ce que Balzac faisait avec le roman réaliste : une radiographie du pouvoir, de ses mensonges et de ses illusions perdues. Il le formule lui-même en préambule du dernier tome, et cette phrase suffit à définir tout un programme esthétique et politique.

Sombre France n'est pas un divertissement historique. C'est une œuvre qui prend au sérieux ce que la littérature peut faire que les autres formes ne peuvent pas : montrer comment une époque se ment à elle-même, et en quoi ce mensonge nous regarde encore.

MG
M.G · Rédacteur participatif
Janvier 2026

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